L’agriculture joue un rôle crucial dans l’économie égyptienne, employant plus de 20 % de la main-d’œuvre et représentant environ 12,1 % du PIB. Malgré son importance, le secteur est marqué par des inégalités économiques criantes et des conditions de travail difficiles, en particulier pour les petit·es exploitant·es agricoles. Cet article examine ces questions sous l’angle du commerce agricole de l’Égypte avec l’Europe, en s’appuyant sur des recherches approfondies pour souligner l’urgence d’une réforme politique.
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Les politiques commerciales de l’Égypte, en particulier celles qui régissent le commerce agricole avec l’UE, ont contribué de manière significative aux disparités économiques actuelles. Les exportations agricoles vers l’Europe, telles que les pommes de terre et les oranges, ont été encouragées par divers accords commerciaux. Cependant, elles n’ont pas bénéficié aux petit·es exploitant·es. Par exemple, dans le secteur de la pomme de terre, bien que l’Égypte exporte environ 300 000 tonnes pendant la saison hivernale, les bénéfices de ces exportations sont largement captés par les grandes exploitations agricoles et les exportateurs.
Cette politique axée sur les exportations a été présentée comme un moyen d’accroître les revenus des agriculteur·ices et d’améliorer la production agricole et la durabilité par le biais d’accords commerciaux internationaux. Toutefois, comme le montre une étude publiée par le Transnational Institute [1], le modèle actuel de commerce agricole, loin de répondre aux besoins de la grande majorité des petit·es agriculteur·ices égyptien·nes, n’a fait qu’aggraver leur situation à bien des égards.
Gardons le cas des pommes de terre, deuxième culture d’exportation de l’Égypte vers l’UE. Avec l’augmentation des prix des intrants depuis le début de l’année 2022, résultant de la libéralisation du taux de change et de la dévaluation de la monnaie locale, de nombreux·ses agriculteur·ices ont été contraint·es de vendre leurs récoltes de pommes de terre à perte. D’après le travail de terrain réalisé avec les producteur·ices égyptien·nes de pommes de terre dans le cadre de l’étude, un·e agriculteur·ice peut gagner un profit maximum estimé à 2375 EGP (45€) par feddan (0,42 hectare), ce qui est inférieur au salaire minimum de 3000 EGP par mois. Selon les agriculteur·ices, le coût de production par feddan a augmenté ces dernières années. Ces coûts supplémentaires sont répercutés sur le consommateur·ices, ce qui entraîne une hausse des prix des pommes de terre dans les zones urbaines.
« Avec l’augmentation des prix des intrants depuis le début de l’année 2022, de nombreux·ses agriculteur·ices ont été contraint·es de vendre leurs récoltes de pommes de terre à perte »
Tout cela a entraîné d’importants problèmes de sécurité alimentaire pour les citadin·es pauvres et pour plus de la moitié (57%) des Égyptien·nes qui vivent dans les zones rurales. L’Égypte est un pays souffrant d’insécurité alimentaire. Il se classe au 77e rang sur 113 pays à l’Indice mondial de la sécurité alimentaire 2022. L’inflation des prix des céréales a affecté le niveau de vie de la plupart des Égyptien·nes qui dépendent du pain et des céréales pour couvrir 35 à 39% de leur apport calorique quotidien. Entre 2014 et 2020, environ un tiers de la population a souffert de malnutrition et 20 à 25% des enfants de moins de cinq ans ont souffert d’un retard de croissance. La pauvreté est passée de 16,7% en 2000 à 29,7% en 2020, et la dénutrition a également augmenté, passant de 14% en 2009 à 25% en 2018.
« Entre 2014 et 2020, environ un tiers de la population a souffert de malnutrition et 20 à 25 % des enfants de moins de cinq ans ont souffert d’un retard de croissance »
Historique de la libéralisation du secteur agricole en Égypte
Depuis plus de quatre décennies, l’Égypte poursuit résolument la libéralisation de l’agriculture, cherchant à s’intégrer toujours plus au marché mondial. Cette initiative, qui visait à accroître les réserves de devises fortes du pays, a stratégiquement donné la priorité à l’expansion des exportations vers les régions de l’Europe et du Golfe. Cette réforme a placé l’agriculture égyptienne au premier plan du développement national et a bénéficié d’un soutien considérable de la part d’institutions financières majeures telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Agence des États-Unis pour le développement international.
Toutefois, la stratégie axée sur les exportations n’a pas permis de dégager un excédent commercial, les exportations agricoles étant à la traîne depuis les années 1980. L’accent mis sur l’exportation de produits bruts et non transformés – tels que les fruits et légumes – n’a pas permis de faire face aux importations substantielles de céréales nécessaires à la sécurité alimentaire. En conséquence, l’Égypte est devenue le premier importateur mondial de blé, soulignant sa dépendance croissante à l’égard des marchés internationaux pour nourrir sa population, dépendance qui persiste malgré les contributions des petit·es agriculteur·ices locaux·les. Cette stratégie a conduit à une augmentation massive de la pauvreté rurale.
« L’Égypte est devenue le premier importateur mondial de blé, soulignant sa dépendance croissante à l’égard des marchés internationaux pour nourrir sa population »
Depuis qu’elle est devenue membre de l’OMC, en juin 1995, l’Égypte a doublé son engagement en faveur de la libéralisation de l’agriculture. Cette politique a favorisé la croissance de grandes entreprises agricoles axées sur l’exportation, rentables sur la scène internationale, mais souvent préjudiciable aux ressources locales et aux moyens de subsistance des petit·es exploitant·es.
La pandémie de Covid-19, aggravée par les fluctuations du marché dues au conflit russo-ukrainien, a fait grimper les prix des denrées alimentaires, en particulier du blé, ce qui a exercé une pression supplémentaire sur les réserves de devises fortes de l’Égypte, déjà mises à rude épreuve. Il est urgent de passer d’une dépendance aux exportations alimentaires à la revitalisation des systèmes alimentaires locaux qui sont résilients, durables et inclusifs, en particulier pour les populations marginalisées et vulnérables.
« Depuis qu’elle est devenue membre de l’OMC, en juin 1995, l’Égypte a doublé son engagement en faveur de la libéralisation de l’agriculture »
Notes [1] https://www.tni.org/en/publication/markets-power-and-potatoes
Auteur: Saker El Nour Sociologue rural, directeur des programmes du RÉSEAU-TANMO et doctorant en sociologie à l’Université Paris-Nanterre.
Cet article est initialement publié sur la plateforme cadtm.org.

