Hommage à Nourredine Bensaadoun, décédé le 1er janvier 2026 à l’âge de 56 ans



 Ce paysan savant de l’oasis de Beni Isghen en Algérie était une figure majeure du mouvement pour une souveraineté alimentaire et la défense de la biodiversité des palmeraies. Il est l’auteur d’un ouvrage de référence sur le palmier dattier. Cet extrait de texte, qu’il avait pris le temps de relire, lui est dédié.

Biodiversité des palmeraies au XXIème siècle : les savoirs paysans à remobiliser[1]

Robert Ali Brac de la Perrière, mars 2025

A la fin du XXème siècle nous avons subi un basculement dans notre manière d’approcher la biodiversité des oasis. La vision linéaire de croissance continue et de progrès vers un avenir radieux s’est émoussée avec les manifestations répétées des limites non seulement de l’écosystème oasien, mais aussi à l’échelle globale de l’ensemble des écosystèmes planétaires. Nous n’abordons plus seulement les questions de l’agriculture saharienne de manière locale, régionale ou nationale, mais nous sommes dans l’obligation de tenir compte des influences à l’échelle globale. Les analyses, les alertes et les propositions des communautés scientifiques et d’expertise internationales deviennent des références utiles à la décision. Ainsi la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité  et les services écosystémiques (IPBES) à laquelle l’Algérie est partie prenante a mené récemment une évaluation thématique des liens entre la biodiversité, l’eau, l’alimentation et la santé qui aborde le caractère complexe et interconnecté des crises et des défis liés à la perte de la biodiversité , à la disponibilité et à la qualité de l’eau, à l’insécurité alimentaire, aux risques sanitaires et aux changements climatiques.[2] Le rapport Nexus de décembre 2024 précise aussi que « les décisions sociétales, économiques et politiques qui donnent la priorité aux avantages à court terme et aux rendements financiers pour un petit nombre de personnes tout en ignorant les impacts négatifs sur la biodiversité et d’autres éléments du nexus conduisent à des inégalités en termes de bien-être humain. Les approches de gouvernance existantes ont souvent échoué à prendre en compte et à traiter ces impacts négatifs dans la dégradation de la nature, les impacts négatifs affectant de manière disproportionnée le bien-être de certains plus que d’autres ».

Conscients que de tout temps, la meilleure technologie pour assurer la permanence des sociétés humaines au Sahara a été de planter des palmiers dattiers, paysans, professionnels du secteur agricole et de la recherche scientifique algériens ont depuis quarante ans entrepris de nombreuses actions pour répondre aux enjeux de la conservation et de l’utilisation durable de la biodiversité des palmeraies. Nombre de ces travaux n’ont pas été publiés, d’autres sont restés sous forme de rapports techniques peu diffusés. Certaines publications sont archivées au niveau des spécialistes ou encore sont aujourd’hui épuisées. Plusieurs références et résultats de projets institutionnels ou associatifs échappent même aux moteurs de recherche de IA.  Pour cela, à partir de notre expérience singulière, de scientifique engagé, il nous a semblé utile de rappeler la démarche d’équipes de recherche et associatives avec lesquelles nous avons collaboré en reproduisant parfois de larges extraits de textes aujourd’hui peu accessibles.

Dans les années 1980 -1990 le Centre national de recherche sur les Zones arides (CNRZA) devenu par la suite Unité de recherche sur les Zones arides sous tutelle de l’Université des sciences et de la technologie Houari Boumediène (USTHB), a mobilisé une trentaine de chercheurs, et stagiaires sur le palmier dattier et sa fusariose[3] . La maladie cryptogamique mortelle, appelée « bayoud »  avait  décimé plusieurs millions de palmiers dans l’ouest du pays et la plupart des palmeraies du Maroc.  Dans les décennies précédentes, séminaires et missions internationales se sont succédés pour alerter les autorités et renforcer les moyens de freiner l’avancée de la maladie vers les palmeraies à Deglet Nour de l’est du pays. [4]  Si les premiers travaux des chercheurs ont privilégié la connaissance fondamentale, du palmier et du champignon parasite, les travaux du centre de recherche, dirigé par la professeure Nicole Bounaga, ont abordé de nouvelles approches se conformant plus étroitement aux besoins de l’économie agricole saharienne. Il s’agissait entre autre d’évaluer les ressources biologiques et génétiques du Sahara [5]et d’actualiser la connaissance sur la dispersion du bayoud dans l’ensemble des palmeraies.

Un travail initial a été entrepris en 1981 et 1982 avec le recensement de la population dattière de la palmeraie de Béni-Abbès, où est établie une station de recherche du  CNRZA.. Le recensement exhaustif de 20.000 palmiers mené par le CNRZA  en identifiant la variété pour chaque arbre  rend compte de la grande diversité génétique du verger phoenicicole caractérisé par un pour cent de dokkars (palmier mâle nécessaire à la pollinisation), 10% de francs (issues de noyau) et 40 variétés distinctes dénommées.

La diversité génétique des palmiers entretenue dans les agricultures traditionnelles est souvent un moyen empirique de lutter contre la propagation des maladies. La population diversifiée abrite plusieurs niveaux de tolérance qui se conjuguent pour protéger la culture. L’équipe de recherche a donc cherché à mettre en évidence dans la palmeraie de Béni-Abbès les proportions variétales entre les parties saines et contaminées de la palmeraie pour les mettre en relation avec le degré de tolérance des cultivars à la fusariose. En effet, partant du constat que le verger phoenicicole de Béni-Abbès offrait un large polymorphisme constitué d’une sélection locale et que la fusariose était présente depuis un demi-siècle (déjà avérée en 1908) les chercheurs se sont demandé pourquoi elle ne s’était pas généralisée à toute la palmeraie. Une analyse précise a montré des différences significatives dans les proportions variétales entre quartiers sains et quartiers contaminées où les cultivars les plus tolérants ont été cultivés en plus grand nombre. Ainsi les cultivateurs de Béni-Abbès ont eu l’opportunité de combattre la fusariose à partir de la diversité entretenue de longue date. L’existence de cultivars tolérants endémiques indiquerait une fréquence élevée de gènes de résistance à l’intérieur de la population de palmiers francs poussant dans les foyers actifs de fusariose ou des génotypes intéressants pourraient être sélectionnés. En entretenant une diversité intraspécifique, les agriculteurs de l’oasis sont parvenus sans assistance technologique à lutter contre une épiphytie dévastatrice.

Les connaissances acquises sur le verger de la palmeraie de Béni-Abbès a servi de déclencheur à un projet ambitieux : l’inventaire variétal de toutes les palmeraies algériennes. Pendant une décennie (1984-1994) les équipes de chercheurs et de techniciens de l’URZA[6], soutenus par des étudiants en magister de l’USTHB, et de l’INFS/AS de Ouargla ont réalisés un échantillonnage systématique des variétés dattières algériennes dans une quinzaines de régions sahariennes ( Monts des Ksours, Bechar, Saoura, Touat, Gourara, Tidikelt, Mzab, El Meniaa, Ouargla, Oued Righ, Souf, Ziban, Tassili, Hdjira) couvrant presque l’intégralité des oasis du pays. Commencé par les zones de l’ouest touchées par la fusariose pour un repérage des cultivars tolérants,  [7] [8] la méthodologie adoptée durant les différentes campagnes de prospection a été standardisée lors d’un Atelier maghrébin de prospection des palmeraies en mai 1990 qui s’est tenue à la station URZA d’El Meniaa avec le concours du projet PNUD/FAO. [9] La méthode a été ainsi enrichie par les apports de meilleurs spécialistes des palmiers de Tunisie (A.Rhouma, A.Gargouri) et du Maroc (M.Saaidi, M.H Sedra) , avant de se poursuivre sur les palmeraies de l’Est. Le premier ouvrage de synthèse générale sur le patrimoine phoenicicole algérien a été édité par le Commissariat au développement de l’agriculture des régions sahariennes (CDARS). Dans la préface le Commissaire, M.Messar, relève  que « cet ouvrage de référence attire notre attention sur l’existence d’un savoir vernaculaire traditionnel qui mérite d’être réapproprié en le dotant d’une validité scientifique largement à la portée d’un travail de recherche méthodique, appliqué et persévérant. » [10] En effet le catalogue fait part d’environ un millier de cultivars recensés.  Par la suite, le travail d’inventaire et de caractérisation des variétés paysannes a été repris et développé dans un grand nombre de régions par plusieurs institutions. Il faudrait notamment citer le travail remarquable mené par Malek Belguedj de l’Institut technique de développement de l’agronomie saharienne (ITDAS) de Biskra, ainsi que celui de nombreux autres chercheurs impliqués[11]qui montrent qu’aujourd’hui la valorisation des ressources génétiques du palmier fait partie intégrante des projets de développement des institutions agricoles algériennes.

Après l’effort de deux décennies de prospection et d’inventaire de la biodiversité des palmeraies, le  XXème siècle s’achève sur une réflexion que récapitule le responsable du CDARS  en mettant en avant le besoin de  valorisation de certaines variétés jusque là marginalisées faute d’investissement scientifique pour en déterminer la meilleure utilisation possible : « Beaucoup de variétés seraient équivalentes sinon supérieures à la Deglet Nour qui domine presque seule le marché mondial de la datte pour peu qu’on vienne s’intéresser à leurs conditions de production de récolte et de commercialisation D’autres variétés constituent traditionellement des sous-produits pour l’alimentation du bétail ou des matières premières pour la production de dérivés rares et chers actuellement importés : éthanol, vinaigre, sucre, farine.etc..La prise en charge réelle de la promotion de ces variétés aura sur le plan économique un effet d’entraînement indéniable »[12].

Cependant la jonction entre scientifiques, développeurs et agriculteurs reste embryonnaire. Les communautés paysannes des oasis qui produisent les connaissances au fur et à mesure du renouvellement de leurs palmeraies et des adaptations aux crise sanitaires et environnementales  restent à écart des politiques agricoles. Modestes, sobres, dispersés sur des centaines de milliers de kilomètres carrés, leurs savoirs et expertises sont peu sollicités. Longtemps le facteur humain a été le point aveugle des projets de développement pour substituer des modèles et des technologies modernes sur la base de rentabilité financière .  La marginalisation des travailleurs du palmier, artisans de la biodiversité oasienne,  par des technostructures centralisées et des politiques surplombant les réalités du monde saharien, a été une constante des choix des politiques agricoles  guidés par la vision du progrès continu du XXème siècle. Le XXIème siècle est celui de la prise de conscience des limites des choix de développement de l’anthropocène et de la montée des crises et des risques de ruptures aussi bien sanitaire qu’environnementale. L’accélération et la généralisation des nanotechnologies appliquées aux plantes (OGM, brevets sur le vivant) ébranle le principe de précaution, menace la biosécurité et toute souveraineté alimentaire. Les alertes répétées sur les faux progrès produisant des échecs , interrogent les orientations modernistes du développemnt agricole. L’ intérêt pour les agricultures et les savoirs paysans se justifie notamment dans l’entretien de la biodiversité et  la gestion dynamique in situ des ressources génétiques des plantes.[13]

Le renouveau associatif issu des revendications de la société civile, encadré par la loi de 1988, devient après les années de la décennie noire un creuset pour permettre la jonction entre tous les acteurs de la société. Sur les sujets liés à la valorisation des connaissances des communautés paysannes sahariennes de nombreuses associations locales, seules ou appuyées par des associations nationales parfois en collaboration avec des organisations internationales,  rassemblent académiques, techniciens  et praticiens. Elles  poursuivent depuis deux décennies une nouvelle mobilisation des savoirs utiles à la valorisation de la biodiversité des palmeraies. Ainsi, par exemple, l’Assocation pour la protection de l’Environnement de Béni-Isguen (APEB).  Elle a été créée en 1989 dans le but de réhabiliter l’oasis et de contribuer au développemnt durable des oasis de la région. Elle s’investit notamment, dans un projet de conservation in situ de la biodiversité du palmier dattier passant par la multiplication des variétés locales.[14] Un des membres de cette communauté, Nourredine ben saadoun ,cultivateur chevronné, est devenu un passeur de connaissance de très grande valeur pour  la compréhension des pratiques et des connaissances de la culture oasienne.[15]

Nourredine Bensaadoune, conduit seul 400 palmiers pour le compte de propiétaires dans la palmeraie de Béni-Isguen depuist quarante ans. En 1990, il demande à participer en tant qu’observateur à l’atelier maghrebin de méthologie de prospection d’El Goléa où il échange pour la première fois avec le monde scientifique. Par la suite il s’investit dans les activités des projets associatifs de sa communauté (APEB, TAZDAIT), ou au niveau national avec AREA-ED[16].  Il représente les paysans alégriens dans plsuieurs projets internationaux, dont Growing Diversity coordonné par l’ONG GRAIN  qui le conduira à échanger avec des paysans d’une centaine de pays en Amazonie brésilienne. Son destin bascule en 2008 après avoir fait une chute  de 10 mètres, le laissant inactif pendant plus d’une année. Une collaboration se noue alors avecl’association BEDE pour écrire ses connaissances et son savoir faire sur le palmier. Des dizaines d’heures d’entretiens et d’échanges avec  Boulahouat Nordine, agroéconomiste,  produira un ouvrage unique  .[17] « Le palmier dattier raconté par son cultivateur » nous livre la multitude des savoirs faire sur la culture du palmier dattier, dans un style ou la rigueur scientifique s’ allie aux connaissances issues de ses observations et de ses pratiques quotidiennes comme sur les connaissances issue de sa communaué oasienne inextricablement liées. Ce travail permet « d’accèder à une nouvelle forme de compréhension et de renouveler nos modes de pensées par une appréhension du réel plus complète, plus holistique, plus partageable ». Comment résumer la somme de ce travail remarquable édité en français et en arabe bientôt rééedité ?  Partant de l’histoire de son terroir millénaire, logé dans la chebka du Mzab, le palmier dattier est décortiqué comme plante de civilisation de la communauté ibadite  à la base de l’alimentation et de l’économie. Cette centralité d’une co-évolution (palmier-humain) est détaillé par la biologie de l’arbre et celles des paysans qui l’élève plus comme un animal que comme une plante. Les multiples techiques du grimper, de la pollinisation, de la multiplication par noyaux et par rejets, des différentes formes de soins et de récolte en fonction des variétés, soulignent la spécificité d’un métier ultra spécialisé. Les différents usages et formes d’utilisation des dattes pour les préparations culinaires, médicinales et cosmétiques ouvrent un champ de connaissances dont les savoir faire sont largement partagés par les femmes de la communauté. L’ouvrage décrit comment les conditions de survie des cultures de palmiers sont étroitement dépendantes du maintien des grands équilibres du milieu, et notamment de la biodiversité à la fois intraspécifique à l’espèce Phoenix dactylifera (diversité variétale, variabilité génétique des francs) , mais aussi dans la richesses des autres cultures sous jacentes et des animaux domestique. Le savoir faire du cultivateur porte tout aussi bien sur l’irrigation que sur la localisation des cultures en fonction des sols et des microclimats. Des éléments très utiles sur l’économie des phoeniciculteurs face aux forces du déclin de l’oasis souligne les enjeux terribles qui se profilent avec le changement climatique.La conclusion du livre dévoile l’état des réflexion actuelle des praticiens du palmier. Nourredine Ben saadoun écrit:« Nous devons aller à la rencontre des jeunes qui pourraient être attirés par notre métier, les accueillir et les former dans nos jardins. En même temps nous avons un travail de sensibilisation à faire auprès des décideurs sur la situation des phoeniciculeurs non propriétaires. Un statut doit être trouvé pour assurer leur situation sociale. L’un de nos plus cher désir est de voir la naissance d’une corporation de travailleurs du palmier à l’échelle nationale et pourquoi pas à l’échelle internationale. Nous avons besoin de nous retrouver entre fellah pourpartager nos idées et nos pratiques. »

De fait,  dans les années 2010 des cultivateurs du Mzab ont commencé à se structurer autour du palmier, intégrant aussi des techniciens de l’agriculture. L’association Tazdaït (Palmier en berbère) a développée pendant plusieures années des actions de plaidoyer et d’expérimentations, dont celle de produire un « kit du phoeniculteur » , qui consiste à concevoir un ensemble d’outils modernes pour réduire la pénibilité du travail, augmenter sa productivité et le sécuriser. [18]

En février 2017, la chute mortelle de Mustapha Khelifi, un des piliers de l’association Tazdaït, tombé d’une hauteur de 17 mètres confirme que même les grimpeurs les plus expérimentés risquent leur vie quotidiennement. Ce drame pour ses collègues, ses amis et sa communauté est d’autant plus cruel que ce père de famille de 3 enfants ne bénéficiait  d’aucune assurance ou couverture sociale  pour le protéger lui et sa famille. Cet accident professionnel dont la fréquence dépasse la centaine de cas chaque année sur l’ensemble des wilayates sahariennes met en exergue  la précarité du métier , elle oblige la société à une mobilisation sur la sécurité comme sur les droits des travailleurs du palmier. En quelques mois le milieu associatif et la recherche agronomique se sont mobilisés. Les associations AREA-ED et BEDE en collaboration avec l’INRAA organisent en avril 2017 un atelier multi-acteurs à la station INRA,  Sidi Mahdi  (Touggourt)  pour interroger la filière : quels statuts juridique pour les grimpeurs de palmiers ? Les termes du communiqué qui en a suivi a la teneur d’un réquisitoire et d’un plaidoyer. Il est suffisament éclairant pour qu’il en soit ici repris de larges extraits :

« La filière datte occupe une place de premier plan dans la stratégie algérienne de diversification de l’économie. Un effort financier considérable a été consenti pour moderniser l’infrastructure de stockage-conditionnement, pour soutenir les sociétés exportatrices, valoriser les variétés dites secondaires../…

Toutes ses actions reposent grandement sur les travailleurs du palmier, ceux qui doivent escalader un palmier qui peut atteindre 20 mètres, 8 fois par an (travaux de pollinisation, pose des régimes, ciselage, coupe des palmes sèches, nettoyage, ensachage, récolte). Un grimpeur et cultivateur de palmiers-dattiers soigne entre 180 et 200 palmiers par an. Mais aujourd’hui cette profession, estimée à plus de 100 000 personnes, se raréfie. Or, comme seule une petite partie de la palmeraie algérienne permet l’utilisation de nacelles mécanisées, pour l’essentiel des plantations, le travail du grimpeur est indispensable. Son rôle est particulièrement précieux dans les anciennes oasis, berceaux d’une riche biodiversité où près d’un millier de variétés différentes de dattier ont été inventoriées. Mais depuis quelques années, à défaut de main d’œuvre qualifiée, de nombreux palmiers  sont abandonnés ou détruits.

« Le danger et la pénibilité n’expliquent pas à eux seuls cette désaffection envers ce métier, très spécialisé, nécessaire à l’économie nationale. Un autre facteur rentre en ligne de compte : la plupart des grimpeurs ne bénéficient d’aucun encadrement administratif, faute de statut juridique adéquat prenant en compte leur situation particulière, surtout lorsqu’ils exercent à la tâche dans des palmeraies différentes, pour le compte de propriétaires différents. Ainsi ces grimpeurs de palmiers, à l’instar d’une multitude d’ouvriers exerçant un métier à risque dans le secteur informel, ne peuvent prétendre à une protection sociale, à moins d’adopter des statuts d’entreprise éloignés de leur situation réelle et les astreignant à une gestion administrative compliquée. La réflexion engagée aujourd’hui tend à trouver une identité juridique aux grimpeurs des palmiers, ce qui ouvrira une voie à la reconnaissance et à la réglementation de cette profession, et à la sécurisation d’une partie importante des ouvriers de ce secteur.

Pour ce qui est du statut juridique, les grimpeurs de palmiers ne sont pas couverts et ont besoin d’une loi qui devrait permettre au travailleur indépendant de se déclarer lui même et d’adhérer à un régime de sécurité sociale. Une telle loi, indispensable pour séparer le travail informel voulu du travail informel subi, demandera sans doute un long processus national de concertation…./…

S’agissant de la professionnalisation, les grimpeurs  de palmiers doivent allier des qualités athlétiques et techniques pour maitriser les soins culturaux. Bien qu’il existe des formations à la conduite du palmier dans des centres de formation et de vulgarisation, celles-ci n’abordent pas le grimpement et ne s’adressent pas aux travailleurs informels. Il s’agit donc de créer les conditions pour que le travail du palmier devienne une vraie profession, notamment par la mise en œuvre graduelle d’un dispositif de formation.

Il s’agira ensuite de s’atteler à la structuration socio-professionnelle des grimpeurs et des producteurs, qui sont à l’heure actuelle très peu organisés. Les institutions reconnaissent que la structuration facilite les échanges et la diffusion des innovations et recommandent d’agir dans deux directions complémentaires : d’une part, une structuration sociale en soutenant les associations porteuses de projets en lien avec la phoeniciculture, déjà existantes et en favorisant la création de nouvelles associations, notamment de jeunes qui souhaitent intégrer le métier et, d’autre part, une structuration économique en encourageant  la création d’entreprises prestataires de services…/…». [19]

Le programme et les propositions d’action issus de l’atelier multiacteur de Touggourt a été proposé par AREA-ED et BEDE sous forme d’un projet algéro-européen  d’appui aux organisations de la société civile dans le cadre du Programme d’Actions pilotes pour le Développement Rural et l’Agriculture / PAP- ENPARD Algérie 2018-2020. Le projet Professionnalisation des grimpeurs de palmier, coordonné par Nordine Boulahouat, a produit au bout de deux années intenses des avancées significatives dans plusieurs domaines.[20] La pandémie de COVID a freiné ce nouvel élan, alors que des résultats concrets ont été produit en deux ans sur les axes définis par l’atelier de Touggourt. Parmi les résultats innovants du projet, celui qui aborde la co-construction des savoirs entre chercheurs et paysans revêt un intérêt particulier pour la remobilisation des savoirs dans la perspective du changement climatique.  L ’atelier sur les Nouveaux cadres de collaboration entre phoeniciculteurs et chercheurs, Quelles recherches-actions collaboratives pour répondre aux besoins du terrain ? organisé à l’Ecole Nationale Supérieure Agronomique d’Alger (ENSA) et coordonné par la Professeure Meriem Louanchi, a établi  plusieurs groupes de travail, dont un sur la thématique « Entretenir et valoriser la diversité variétale des palmiers ». Celui-ci a réuni autour des représentants de cultivateurs de palmier les institutions de recherche et de développement touchant au palmier dattier (CDARS, ITDAS, INRA, Université de Ouargla, CRSTRA, DFRV) et élaborer un projet de recherche à impact socio-économique qui été soumis dans le cadre de l’octroi du budget FNRSDT au titre de l’année 2020. Le comportement de la diversité vis-à-vis des changements climatiques a été choisi comme objectif prioritaire dans les régions où le climat est le plus extrême (Wilaya d’Adrar) de part les atouts qu’il dégage en termes d’adaptation et de résilience.

Maintenir la biodiversité des palmeraies est un enjeu central de la pérénnité des sociétés humaines au Sahara. L’évolution vers les mégafermes et l’agribuisness va à l’encontre de toute logique permettant de traiter cette réalité : le détournement des eaux fossiles pour cultures annuelles  et élevage bovin pour l’exportation affaiblira les ressources et les capacités des oasis dattières.[21] Les crises scandent ce premier quart de siècle, elles sont provoquées à l’échelle globale. Elles ébranlent la capacité de raisonnement sur la marche à suivre la plus adaptée pour assurer une sécurité alimentaire sur le long terme. Nous partons d’une certitude, observable, bien documentée, : les communautés paysannes des oasis ont su s’adapter aux conditions désertiques, génération après générations en co-évoluant avec leurs palmeraies. Et cela sur un temps long de plus d’un millénaire. Certes un basculement c’est produit et les conditions socio-économiques et environnementales ont changé en quelques décénnies. Aussi, pour aborder le futur de la conservation et de l’utilisation durable de la biodiversité des palmeraies, notre expérience nous invite à tenir compte aujourd’hui de trois facteurs structurants qui pourraient constituer une boussole dans les tempêtes à venir. Ces facteurs sont cités sans hiérachie de priorité, étant également indispensables.

Le premier facteur est indubitablement le réchauffement et les changements climatiques. Ils n’épargent pas la région désertique, déjà la plus chaude du monde.  Les rapports de la FAO sur l’état des ressources en eau et en sol rappelle la grande vulnérabilité au changement climatique de la région.. Les experts de la FAO soulignent : « Malgré les projections concernant les systèmes agricoles, le changement climatique est peu reconnu comme un risque à fort impact dans la région »[22]. Les projections dans le cadre du scénario le plus sévère montrent une augmentation de la température atteignant jusqu’à 5 °C . Cette augmentation des moyennes de températures déjà proche de 50° en juillet  ne dit rien des implications des  températures des extrêmes : pic de chaleur à 60°, ou d’un « trou de froid » pendant l’été (comme cela a été rapporté par les oasiens ces dernières années) car leur incidence sur les humains, comme sur les palmiers peut-être létale.

Le second facteur concerne l’imbrication des moteurs et des causes sous-jacentes de la dégradation de la biodiversité, de l’eau, de l’alimentation, de la santé et du climat.  Les approches « Nexus » promues par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) reconnaissent que les défis liés à chaque élément sont interconnectés avec d’autres éléments à de multiples échelles spatiales et temporelles. En améliorant la compréhension de ces interconnexions et en identifiant les possibilités de collaboration entre les secteurs et les échelles, les résultats de l’évaluation des nexus peuvent contribuer à une gestion et une gouvernance synergiques et holistiques alors qu’aujourd’hui «  les décisions visant à y remédier sont souvent prises de manière isolée, ce qui entraîne des risques de désalignement, de compromis non planifiés et/ou de conséquences involontaires ».[23]

Le troisième facteur est celui de la reconnaissance sociale et administrative des communautés humaines qui entretiennent la biodiversité des palmeraies. Paradoxalement, alors que le chômage des jeunes sévit dans les palmeraies, on ne trouve pas de main d’œuvre qualifiée pour entretenir les palmiers. Pour l’entretien des 19 millions de palmiers algériens plus de 120 000 travailleurs devraient être mobilisés. Le métier phœniciculteur grimpeur est un métier à part entière. Les compétences spéciales qu’il requiert, ses conditions d’exercice et d’évolution le définissent bien comme une profession spécifique. Cependant celle-ci n’a pas été encore juridiquement reconnu. Or la désaffection du métier s’explique principalement par la pénibilité du travail et le risque d’accident tandis que la règlementation actuelle offre très peu de solutions adaptées à la réalité de ces travailleurs. Au niveau international la récente Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales sert de référence. Cette résolution à portée universelle, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 2018 montre l’attention nouvelle faite par la communauté internationale pour soutenir jurdiquement les droits fondamentaux des « damnés de la terre ». Deux des considérants de cette déclaration s’appliquent sans peine à la situation des grimpeurs de palmiers.

  • « Convaincue qu’un appui devrait être apporté aux efforts que déploient les paysans et les autres personnes travaillant dans les zones rurales pour promouvoir et introduire des pratiques de production agricole durables qui soient bénéfiques pour la nature, qualifiée de Terre nourricière dans de nombreux pays et régions, et soient en harmonie avec elle, notamment en respectant la capacité biologique et naturelle des écosystèmes à s’adapter et à se régénérer par des processus et des cycles naturels »,
  • « Convaincue qu’il est nécessaire de renforcer la protection des droits humains des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales et, à cette fin, d’interpréter et d’appliquer de manière cohérente les normes et règles internationales existantes relatives aux droits humains ».

D’une autre manière, le mot de conclusion des travaux de l’atelier de 2019 à l’INA sur les « Nouveaux cadres de collaboration entre phoeniciculteurs et chercheurs, » qui a a été donné par M. El Mhamdi M’hamed cultivateur expérimenté du Tidikelt  en fait écho. Ce phoeniciculteur a justifié sa prise de parole en tant que doyen de l’atelier et venant de la région la plus éloignée, ses palmeraies de Timokten se situent à plus de 1400 km au sud de la capitale.  Avant le départ, il adresse aux participants trois conseils :d’une part de maintenir une solidarité forte avec les cultivateurs de palmier pour tous les participants venant de différentes institutions et des différentes régions : » se tenir les bras » ; d’autre part d’œuvrer à la continuité des savoirs et savoir faire entre les générations de cultivateurs de palmier ; enfin il exhorte l’assemblée à soutenir la production de datte pour sortir de la dépendance par rapport aux importations, de compter sur nos propres ressources pour nous alimenter.[24]


[1] Extrait de l’ouvrage collectif  « L’agriculture saharienne 2.0 » Arak Edition, Alger (publication printemps 2026)

[2] https://files.ipbes.net/ipbes-web-prod-public-files/2024-10/20240829%20Nexus%20Primer%20FRENCH.20240829101352499.pdf

[3] Bounaga N.et Brac de la Perrière R.A , 1989 . Recherche en zones arides et pluridisciplinarité : rêve ou réalité ? Rev.Rés. Amélior.Prod.Milieu Aride 1, 3-9

[4] Snyder  W.C et al,1974 Observation and conclusions of the ICBR visit to Algeria Nov4-Nov17, 1973.  1, 2 Bulletin d’agronomie saharienne; Djerbi.M. 1986. Les maladies du palmier dattier. FAO,127p.

[5] Bounaga N. et Brac de la Perrière, 1988. Les ressources phytogénétiques du Sahara. Annales de l’institut national agronomique. Vol12, 1, T1

[6] Le personnel de soutien des stations de recherche issue du milieu saharien, laborentin, technicien, chauffeur mécanicien, guide sont parties prenantes des échanges de savoirs. Absents des communications scientifiques, leur rôle ne peut pas être ignoré. Dans l’inventaire de la palmeraie algérienne un hommage  doit être rendu à Bouzidi Boudjemaa, chauffeur chaamba et guide indispensable dans la conduite des enquêtes.

[7] Brac de la Perrière et Benkhalifa 1989. Identification des cultivars de dattiers du Sud Ouest algérien. Plant Genetic Ressources newsletterIBPGR Juin/septempre. 78/79., 13-19.

[8] Brac de la Perrière et Benkhalifa, 1991. La progression de la fusariose du palmier en Algérie. Rev. Secheresse:2 (2) 119-128.

[9] Collectif d’El Goléa, 1990. Le palmier dattier méthodologie de prospection.Rev. rés. Amélior de la prod agric en milieu aride. 5, 79-92

[10] Benkhalifa, Brac de la Perrière, Hannachi et Khitri, 1998. Inventaire variétal de la palmeraie algérienne. CDARS, Ouargla. 225p.

[11] Belguedj M 1996 : Caractéristique des cultivars de dattiers du Sud-Est du Sahara

Algérien, Volume 1, Ed. INRA. Alger, 67 p. ;Belguedj M 2002 : Caractéristiques des

cultivars de dattes dans les palmeraies du Sud-Est Algérien. 3D DossiersDocuments – Débats. Inra Algérie. RevueAnnuelle N° 01 / 2002. 289 p. ; Benkhalifa A, Rhouma A, Tirichine A,Zirari A, Belguedj M, Nasr N et Padulosi S,2005: IPGRI descripteurs du Palmierdattier (Phœnix dactylifera L.). IPGRI.Italie. 81 p ; Acourene S, Allam A, Taleb B, Tama M2007 : Inventaire des différents cultivars depalmier dattier (Phœnix dactylifera L.) des

régions de Oued-Righ et Oued-Souf.Revue Sécheresse et changements planétaires, 18 (23), 135-142, 2007 ; Belguedj M, Tirichine A 2011 :Caractéristiques des cultivars de Ghardaïa.3D Dossiers – Documents – Débats. Inra

Algérie. Revue Annuelle N° 02/2011. 175 p ;Guettouchi A. , Chrif K. , Belguedj M. Abdelkrim F. , Kadri H. , Belkadi F.Z. Mahdi M. , Soltani H. , Chaabi Z. , Ykhlef N. 2015. Inventaire et conservation de la palmeraie de Bou-saada  INRAA, 48-56

[12] Benkhalifa, et al, 1998. Opt.citée

[13] Brac de la Perrière R.A., 2014. Semences paysannes, plantes de demain. ECLM, Paris.

[14] https://www.apeb-dz.org/

[15] Boulahouat N; 2010. Portrait d’un phoeniciulteur.Fruits Oubliés,48, 1-3.

[16] Association de réflexions d’échanges et d’actions pour l’environnement et le développement.

[17] Ben saadoune Nourrediine, Boulahouat Nordine, 2010. Le palmier dattier raconté par son cultivateur. BEDE, Montpellier.131p.

[18] https://www.petzl.com/fondation/s/grimper-securite-palmiers?language=fr

[19] Communiqué de presse . Professionnalisation du métier des grimpeurs de palmiers dattiers : vers un statut juridique et une pratique de cette noble profession en toute sécurité Alger le 07/05/17

[20] https://south.euneighbours.eu/wp-content/uploads/2022/07/newsletter_ndeg07_papenpard_algerie-1.pdf

[21] GRAIN, 2025 ; Le mirage de la sécurité alimentaire : les mégafermes dans les déserts d’Afrique du Nord. https://grain.org/fr/article/7230-le-mirage-de-la-securite-alimentaire-les-megafermes-dans-les-deserts-d-afrique-du-nord

[22] FAO. 2022. The State of Land and Water Resources for Food and Agriculture in the Near East and North Africa region –Synthesis report. Cairo. https://doi.org/10.4060/cc0265en

[23] IPBES, 2024, opt citée

[24] Meriem Louanchi et Robert Ali Brac de la Perrière , 2019. Rapport  de l’atelier sur les Nouveaux cadres de collaboration entre phoeniciculteurs et chercheurs. Quelles recherches-actions collaboratives pour répondre aux besoins du terrain ? ENSA, Alger, 10 au 13 juin 2019