Nouvelle étude| Industrialisation verte au Maroc: Grandes ambitions et entraves énormes



Au Maroc, ni l’élite économique ni le régime en place ne nient l’existence du changement climatique et ses effets catastrophiques sur le pays. Les documents officiels regorgent de concepts tels que « développement durable », « transition vers une économie verte », « croissance verte » et « décarbonation », etc. Ces mêmes élites avaient nourri, des décennies auparavant, le rêve d’industrialiser le pays. C’était à la fin des années 1950, lorsque le gouvernement progressiste tentait de bâtir une économie nationale indépendante de l’ancienne puissance coloniale. À cette époque, après avoir résolu le conflit politique entre la monarchie et l’aile gauche du mouvement national bourgeois (le parti de l’Union Nationale des Forces Populaires – UNFP), l’État s’est appuyé sur le secteur public pour jeter les bases d’une industrie marocaine (sciemment limitée aux industries légères) et pour développer une bourgeoisie locale. Des mécanismes tels que le protectionnisme, la substitution aux importations et la loi sur la « marocanisation des entreprises » ont été adoptés, en ciblant toutefois les marchés étrangers, notamment européens, grâce à une stratégie de croissance axée sur les exportations. Le financement de ce modèle de développement, ou d’accumulation du capital, était au cœur de la lutte politique. Car après avoir consolidé son pouvoir, la monarchie a fait de la dette extérieure et des taxes indirectes sur la consommation les principales sources de financement de ce modèle ; autrement dit, elle a imposé aux classes populaires la charge de développer un capitalisme local subordonné, dont la bourgeoisie marocaine et étrangère allait pouvoir récolter les fruits.

La crise de ce modèle d’accumulation capitaliste est apparue dès la fin des années 1970, à cause de la chute des cours mondiaux du phosphate, du coût de la guerre du Sahara et de l’éclatement de la crise de la dette. Même lors de la mise en œuvre du programme d’ajustement structurel, qui avait déjà amorcé une désindustrialisation précoce au Maroc, le rêve d’industrialisation a persisté. En 1989, le journal Le Monde avait déjà publié un article au titre sensationnel : « Le Maroc, un nouveau dragon aux portes de l’Europe ».

Après deux décennies d’ajustements structurels, dans un contexte de transition du pouvoir entre Hassan II, qui venait de décéder, et le nouveau roi Mohammed VI, l’État a adopté des politiques industrielles basées sur des stratégies sectorielles, elles-mêmes fondées sur les « nouveaux métiers mondiaux », parmi lesquels les industries automobiles, aéronautiques et électroniques. Le gouvernement a déclaré à ce propos que l’octroi d’avantages aux capitaux directs étrangers les inciterait à investir au Maroc et à contribuer à l’industrialisation du pays et à la diversification de son tissu productif. Ces stratégies ont également été appliquées pendant vingt ans, avec des remaniements de leurs objectifs et exigences tous les cinq ans. Mais ni la crise économique mondiale de 2008-2009, ni la crise de la zone euro de 2013, ni celle de COVID-19 en 2020 n’en ont modifié le cap. Au contraire, elles ont toujours été axées sur l’encouragement de l’État et des grands capitaux marocains à persévérer sur la même voie familière : une croissance tirée par les exportations, la polarisation des investissements étrangers et une intégration accrue aux chaînes de valeur mondiales.

Afin d’attirer les investissements directs étrangers, l’État marocain a entrepris une politique d’investissements publics intensifs, notamment dans les infrastructures (zones d’accélération industrielle, anciennement zones franches, autoroutes, chemins de fer, aéroports, communications…), et a amélioré le climat des affaires en révisant notamment le droit du travail afin de le rendre plus flexible, réduire les coûts de la main-d’œuvre et stimuler l’investissement grâce à d’autres incitations d’ordre fiscal relatives aux taxes et aux subventions, entre autres.

Néanmoins, à la fin des années 2010, des rapports concernant les limites de ce modèle de développement se sont accumulés, à commencer par le rapport 2017 de la Banque Mondiale, ainsi que le rapport publié par le Conseil économique, social et environnemental la même année, jusqu’au rapport du Comité chargé par le roi de rédiger un document sur le « nouveau modèle de développement » en avril 2021.

La conclusion de ces rapports était claire et sans appel : malgré les efforts considérables déployés et l’intégration du pays aux chaînes de valeur mondiales, le Maroc demeure un pays non industrialisé. Cette réalité transparaît à travers des expressions telles que « faible plus-value de la productivité », « création limitée d’emplois » et « piège des pays à revenu intermédiaire ». Deux rapports notamment, publiés par la Banque du Maroc et le Haut-Commissariat au Plan, ont été clairs sur ce point : malgré des chiffres élevés par rapport à d’autres pays de la région, la politique de l’investissement public n’a pas abouti à une véritable industrialisation. En 2019, la Banque du Maroc déplorait la faiblesse des investissements privés, en dépit des nombreuses incitations consenties. Chakib Benmoussa, président du Comité chargé par le roi d’élaborer le nouveau modèle de développement, annonçait : « Le néolibéralisme nous a fait faux bond et nous a déçus ». Ces déclarations n’exprimaient pas pour autant une volonté réelle d’abandonner le « néolibéralisme » ; bien au contraire, la politique économique n’a pas changé d’orientation, comme ce fut le cas après la crise économique mondiale de 2008-2009, et bien que l’État ait inclus dans ses documents des concepts tels que la « croissance stimulée par la demande intérieure » et la « souveraineté industrielle ». Cette politique a continué d’être orientée vers la polarisation des investissements étrangers, le développement des exportations et la poursuite de l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales.

En 2020, à la suite de la pandémie de Covid-19 et du confinement économique généralisé, puis de la guerre de la Russie contre l’Ukraine en 2022 et surtout de la déclaration de l’Union européenne concernant ses avancées rapides vers la neutralité carbone d’ici 2050, les débats sur la « transition vers une économie verte » et la « croissance verte » ont été relancés au Maroc. Ces débats avaient été amorcés dans les années 2000 avec le lancement de la « Stratégie pour une énergie durable » en 2009, et la publication dans la foulée de nombreux documents dont un rapport intitulé « Économie verte, opportunités de création de richesse et d’emplois », publié en 2012 par le Conseil économique, social et environnemental, ainsi que la « Stratégie nationale pour le développement durable à l’horizon 2030 » publiée par l’État en 2017, suivie en janvier 2022 par la « Charte nationale pour le développement durable ». Il faut signaler que l’État marocain avait déjà présenté, en septembre 2016, « la contribution qu’il avait élaborée au niveau national » concernant « la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques », dont une version révisée a suivi en juin 2021. Les documents et initiatives officiels qui existent sont trop nombreux pour être détaillés dans cette introduction et seront abordés plus en détail tout au long de l’étude.

Comme la plupart des publications des institutions internationales, cette littérature sur « la transition vers une économie verte » et « l’économie bas carbone » se caractérise par son insistance sur la réduction des émissions de carbone en tant que stratégie clé de cette transition, sans la moindre intention d’abandonner un modèle économique qui détruit l’environnement, et dont les émissions de gaz à effet de serre ne constituent que l’un des nombreux symptômes. Les industries extractives, l’agriculture tournée vers l’exportation, les transports privés et la stimulation des investissements privés (locaux et surtout étrangers) demeurent les mêmes piliers sur lesquels l’État entend construire cette transition vers une économie verte et bas carbone.

Pour mettre en œuvre les politiques industrielles et environnementales, les documents officiels publiés par l’État adhèrent au modèle des institutions financières internationales (principalement le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale) : l’État n’intervient que lorsque le marché connait un dysfonctionnement et devient incapable de remplir ses fonctions. Il doit se concentrer sur les tâches stratégiques et réglementaires, tout en laissant le champ libre au secteur privé pour mener à bien le processus de développement (y compris le développement durable, bien entendu). En réalité, l’État doit même avoir recours aux finances publiques pour encourager cette intervention du secteur privé et le suppléer temporairement, jusqu’à ce que les secteurs dans lesquels il investit deviennent rentables. C’est à ce moment que l’État se désengage par divers mécanismes : privatisation, partenariats public-privé, financements innovants… En pratique, rien de nouveau sous le soleil de l’idéologie néolibérale et du Consensus de Washington.

Même les prétendues réalisations en matière d’énergies durables et de réduction des émissions de carbone sont très discutables. Le Maroc reste fortement dépendant des importations d’énergie, qui couvrent 90 % de ses besoins, et le secteur privé est devenu l’acteur dominant de ce dispositif d’approvisionnement. De plus, de sérieux doutes subsistent quant à la réduction réelle du taux des émissions, car de nombreuses études montrent que cette diminution des émissions s’explique davantage par une baisse du taux de croissance attendu pour les années 2020-2030 par rapport aux scénarios envisagés. Il ne s’agit donc pas d’une réduction effective des émissions.

Les publications sur la transition écologique ne sont pas l’apanage de l’État. Le patronat marocain s’y est engagé en publiant un document intitulé « Initiative environnementale des entreprises marocaines 2017-2018 ». À son tour, la Banque Centrale du Maroc a publié en novembre 2016 un document intitulé « Feuille de route du secteur financier pour contribuer au développement durable et lutter contre le changement climatique », sans oublier l’annonce par le Groupe OCP (Office Chérifien du Phosphate) du « Programme d’investissement vert » pour la période 2023-2027. Mais la compétitivité des entreprises marocaines demeure l’obsession première par rapport aux objectifs environnementaux, notamment la réduction des émissions et la transition vers une économie bas carbone. Les débats autour de ces deux objectifs sont en effet davantage motivés par des considérations extérieures que par un réel engagement en faveur de l’environnement. La déclaration de l’Union européenne concernant son objectif de neutralité carbone d’ici 2050, et l’adoption de mécanismes tels que le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF), a suscité des inquiétudes quant à la réduction des possibilités d’accès au marché européen. C’est pourquoi le gouvernement marocain s’est empressé d’inciter les exportateurs à s’adapter à ces mécanismes en affirmant leur engagement en faveur du climat.

La recherche effrénée de financements pour la transition climatique constitue, elle aussi, l’un des motifs de cet intérêt officiel ; l’État est devenu dépendant des fonds étrangers et ne manque aucune occasion de s’en procurer. Ainsi, tous ses plans sectoriels, qu’ils concernent les services publics, les objectifs sociaux, l’intégration des femmes dans le développement ou, plus récemment, les objectifs climatiques, sont conditionnés par l’obtention de financements, qui prennent souvent la forme de prêts et non pas de dons, ce qui alourdit le coût de la dette, l’obstacle majeur à la réalisation de tous ces objectifs.

Il existe également des initiatives de la société civile, comme l’Association Économie verte pour l’environnement et la justice climatique. Des groupes de recherche et de réflexion travaillent aussi sur ces questions, notamment le Centre pour le Nouveau Sud, dont les publications se limitent à interpeller les décideurs politiques et à formuler des propositions qui s’inscrivent dans la même ligne que la trajectoire imaginée par l’État et mentionnée précédemment. En revanche, l’association ATTAC Maroc se distingue par une approche environnementale opposée à la mondialisation néolibérale qui transparaît continuellement dans ses activités, ses initiatives et ses publications. Bien que la classe ouvrière soit au cœur de la transition vers une économie verte, en tant que victime ou actrice, le mouvement syndical demeure le grand absent de ce débat.

Le débat actuel est alimenté par un « retour » des politiques industrielles sur la scène mondiale, placées dans le cadre de la lutte contre le changement climatique. Le nouveau consensus sur l’action climatique a conduit à l’élaboration de mesures relatives aux politiques industrielles (principalement des subventions et des incitations) afin d’encourager le développement technologique et la production nécessaires à la décarbonation de l’économie. Il est bien entendu que ces politiques échoueront si elles sont basées sur l’orthodoxie néolibérale. Ce constat est apparu clairement lorsqu’il est devenu évident que ce changement – ​​notamment du point de vue des pays du Nord – ne témoignait pas d’une adhésion à la planification industrielle globale, mais plutôt d’une volonté d’appliquer de nouveaux systèmes d’aides et de droits de douane. La dimension environnementale est ainsi venue s’ajouter à la complexité du conflit géopolitique mondial opposant les États-Unis et leurs alliés à la Chine, à travers la guerre commerciale et douanière entre, les États-Unis et l’Union européenne d’un côté, et la Chine de l’autre.

Les élites dirigeantes au Maroc cherchent à se positionner à la faveur de ce conflit et ces transformations, et s’efforcent d’adapter leurs politiques économiques dans l’espoir de tirer profit de ce débat mondial sur la transition vers des politiques industrielles vertes.

Cependant, ce même contexte mondial demeure le principal obstacle aux politiques industrielles vertes. La structure de l’économie mondiale, dominée par les grandes puissances, notamment l’Occident et la Chine, limite considérablement les possibilités d’industrialisation verte pour les pays du Sud global, y compris le Maroc. Ainsi, la prétendue « opportunité » offerte par les politiques industrielles vertes risque de s’évaporer tel un mirage si l’on opère pas de véritable rupture avec le marché mondial, mettant fin à la dépendance économique et politique du pays vis-à-vis des États, des multinationales et des institutions financières qui contrôlent ce marché mondial. Cette idée est totalement absente des publications officielles de l’État marocain et des institutions capitalistes marocaines. Les plans d’industrialisation se conforment à la place du Maroc dans la division internationale du travail, une place établie par le système colonial depuis le début du XXe siècle. Ainsi, le Maroc doit se spécialiser dans ce qui constitue ses « avantages comparatifs » (à savoir l’approvisionnement du marché international en matières premières et en produits agricoles) et, actuellement, dans ce que l’on appelle ses « avantages concurrentiels » (c’est-à-dire sa situation stratégique, sa stabilité politique et le faible coût de sa main-d’œuvre) afin d’accueillir des activités d’assemblage dans les chaînes de valeur mondiales, puisque le pays continue de se situer en amont de ces chaînes. Malgré tous les discours officiels dépeignant le Maroc comme une « puissance émergente », et le changement structurel de ses exportations, où les produits manufacturés occuperaient désormais une part plus importante, de nombreuses études ont abouti à la conclusion suivante : « Il y a beaucoup de « Fabriqué au Maroc », mais très peu de « Fabriqué par le Maroc »».

Ce n’est pas la dépendance qui fait seule obstacle à l’industrialisation verte au Maroc, mais toute la synergie qui existe entre cette dépendance, la structure sociale du pays et ses classes dominantes.. L’un des éléments de cette synergie est l’influence relativement importante d’une partie de la bourgeoisie du pays, composée de grands importateurs qui ont profité de la libéralisation des échanges et accumulé d’immenses fortunes, et pour lesquels l’industrialisation représente une menace contre leurs acquis.

Comment donc opérer une transformation structurelle de l’économie marocaine qui générerait de  l’industrialisation, et permettrait le passage d’une économie en développement à une économie industrialisée et durable ? Telle est la question fondamentale à poser aujourd’hui. Mais les obstacles demeurent les mêmes : la dépendance, la dette extérieure, la faiblesse des investissements privés, le financement et le transfert de technologies… Ce sont là les thèmes qui reviennent dans tous les documents et initiatives officiels, dans les publications des institutions académiques marocaines et les liens du secteur privé, ainsi que dans les rapports des organisations internationales.

Au cœur de ce débat ressurgit le concept de « politique ». Des décennies régies par les politiques et pratiques néolibérales ont fini par occulter ce concept et écarter de la scène les membres de la classe politique, les partis et les organisations sociales en faveur des experts, des bureaux d’études rémunérés et des institutions financières internationales. Alors que toute industrialisation,en particulier l’industrialisation verte, exige nécessairement une réhabilitation de la « politique » afin de réaliser la transition entre une économie qui sert les intérêts de quelques bénéficiaires du statu quo à une économie au service du peuple, qui préserve l’environnement pour les générations à venir.

Par politique industrielle, on entend toute intervention de l’État dans les opérations économiques dans le but de les orienter vers une transformation structurelle de l’économie ; par exemple le passage d’une économie basée sur l’agriculture et les matières premières à une économie basée sur la production et les services. Plus récemment, le concept de « politique industrielle verte » est apparu pour désigner l’intégration des considérations environnementales dans les politiques industrielles.

Si la « politique industrielle » signifie l’intervention de l’État dans l’économie, alors les opérations moléculaires du capital ne sont plus sujets à débat. Lorsque les acteurs capitalistes investissent individuellement, ils n’ont a priori pas à l’esprit de « changer structurellement l’économie », de « développer le pays » ou de contribuer à l’instauration d’un « développement durable ». Ce qui importe aux acteurs capitalistes, c’est le rendement de leurs investissements ; autrement dit, le moindre risque pour un profit maximal garanti et rapide.

Les termes « transformation structurelle », « développement  » et « développement durable » renvoient donc à des phénomènes qui se produisent à un autre niveau que les opérations moléculaires du capital. C’est-à-dire au niveau des « politiques publiques » et au niveau de « l’État », qui intervient afin de réguler, contrôler et orienter les opérations économiques moléculaires, dans le cadre d’une stratégie générale dont les objectifs doivent dépasser les calculs parcellaires et individuels des capitalistes. Les expériences d’industrialisation réussies ont été menées de cette manière tout au long de l’histoire. Parier massivement sur le rôle du secteur privé dans le développement de nos pays du Sud global, comme l’impose le néolibéralisme depuis des décennies, va à contre-courant de ces expériences historiques, y compris celles des pays développés, où l’État, par ses politiques notamment protectionnistes, a joué un rôle majeur dans le développement des forces productives et la transformation structurelle de l’économie.

Il ne s’agit bien sûr pas d’idolâtrer l’État, ni de croire en son pouvoir légendaire à opérer ce changement structurel. C’est une mobilisation politique et sociale qui est nécessaire, centrée sur l’ensemble de la population active : la classe ouvrière, les petits producteurs du secteur alimentaire, les chômeurs, les femmes et les minorités opprimées. Les expériences de l’Amérique latine au cours des trente dernières années nous offrent un éclairage édifiant sur ce type d’intervention populaire.

Les deux seules sources de richesse sont la nature et l’être humain. Au cours des siècles passés, le capitalisme a veillé à les réduire à de simples facteurs de production : les ressources humaines (capital humain) et les ressources naturelles (capital naturel). Elles ont été exploitées et épuisées sans relâche. Seule la résistance humaine a limité ces abus. Mais à présent, les limites de la nature et de la planète se font également ressentir. Face à cette situation, le capitalisme réprime la résistance humaine en soutenant la montée de l’extrême droite, et tente par ailleurs de s’adapter à la crise environnementale qu’il a provoquée, mais en ayant recours aux mêmes mécanismes de marché et selon la même volonté de capitaliser sur ce qui est considéré comme des solutions à cette crise, tandis que les conflits militaires, la course aux armements et la militarisation du monde s’intensifient.

C’est dans ce contexte que le débat sur les politiques industrielles vertes refait surface, de même qu’une recherche de solutions aux vieux dilemmes, notamment dans les pays du Sud global. Comment parvenir à une industrialisation qui permettrait à ces pays de passer d’une situation de sous-développement économique, de dépendance, de déclin social et de dévastation environnementale à une situation garantissant à leurs populations une vie digne tout en préservant la « mère nature » ? Cela nous impose de formuler un plaidoyer en faveur de politiques industrielles souveraines, équitables et écologiques.

– Souveraine : cela signifie que les choix économiques doivent émaner de décisions à la fois nationales et souveraines, mais aussi populaires. Toutes les décisions économiques doivent émaner de la volonté des peuples, afin de parvenir à rompre avec les mécanismes de dépendance anciens et nouveaux. Ainsi, ni les institutions financières internationales, ni l’Union européenne ne doivent nous dicter ce que nous produisons. Nous en déciderons nous-mêmes.

– Équitable : cela suppose des politiques industrielles garantissant un niveau de vie décent à toutes les catégories de la population active, en tenant compte des difficultés sociales pouvant résulter des décisions d’abandonner certains secteurs pour investir dans d’autres. Équitable aussi, dans le sens où les intérêts des communautés locales doivent être pris en compte dans toute élaboration de politiques industrielles.

– Écologique : l’écologie implique non seulement la décarbonation et la réduction des émissions, mais également une rupture totale avec toutes les formes de destruction environnementale, même celles qui n’émettent pas de gaz à effet de serre, comme l’extraction minière. Parler de « capitalisme vert » et se focaliser sur la seule « décarbonation » revient simplement à fournir au capitalisme, responsable de la crise climatique, de nouvelles sources d’énergie en plus des anciennes énergies fossiles, alors qu’il est indispensable de remanier entièrement le système économique.

Cette vision générale a besoin d’axes précis et de recommandations concrètes qui permettent d’intervenir dans les luttes sociales et les résistances populaires en cours, et de faire de ces axes et recommandations un pont entre les besoins quotidiens de la population et les perspectives de transformation économique et de transition environnementale justes :

* Une politique industrielle publique qui constituerait la pierre angulaire de la transition verte, sans que le coût en soit supporté par les communautés locales et les travailleurs. Cette politique devrait être placée sous un contrôle citoyen (ouvrier et populaire) et financée par des mécanismes qui n’aggravent pas la dépendance du pays à l’égard des centres impérialistes, anciens comme nouveaux ;

* Une politique énergétique dont la priorité est de pourvoir le marché intérieur en énergie propre. Une telle politique doit aussi viser à réintégrer la production et la distribution de l’énergie au secteur public. Enfin, mettre en oeuvre une politique énergétique verte qui contribue à l’industrialisation du pays et à la réduction de sa dépendance énergétique ;

*Des transports en commun publics : Pour réussir une politique d’industrialisation verte, il est absolument nécessaire de développer des réseaux de transports publics efficaces fonctionnant auxs énergies propres. En parallèle, une politique fiscale stricte à l’égard des voitures individuelles doit être mise en place avec des taux d’intérêt élevés sur les prêts destinés à leur acquisition ;

* Une souveraineté alimentaire réelle : La question agricole est au cœur de toute tentative d’industrialisation. Pour que l’industrie puisse se développer, il est indispensable d’accroître considérablement et de manière coordonnée la production de denrées alimentaires et de matières premières agricoles ; les denrées alimentaires pour nourrir la population urbaine qui ne cesse d’augmenter, et les matières premières pour les usines. Cette agriculture a besoin d’équipements (tracteurs, moissonneuses-batteuses) et d’engrais, etc. Tout plan d‘industrialisation devrait se concentrer sur cet objectif au lieu d’ouvrir le pays aux constructeurs automobiles en quête de coûts de production toujours plus faibles (main-d’œuvre et infrastructures) pour assembler leurs véhicules et les exporter ensuite, ainsi que leurs bénéfices financiers, vers leurs pays d’origine ;

* Une politique financière : nationaliser le secteur bancaire et financier et le placer sous la supervision d’institutions soumises au contrôle populaire et citoyen, contrairement à la situation actuelle où la Banque Centrale est indépendante et n’est même pas soumise au contrôle parlementaire, et où les banques favorisent les gros emprunteurs. Il faudrait également exiger une compensation pour la dette coloniale et écologique, qui permettrait de récupérer ce que les anciens colonisateurs ont pillé, et ce que les nouveaux continuent à piller ;

*Une politique fiscale qui tient les riches pour responsables de la crise multiforme (économique, sociale et environnementale) qu’ils ont provoquée : une imposition graduelle selon le revenu, avec une réduction radicale, voire une suppression, de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur un ensemble de services de base,à commencer par l’eau et l’électricité. De même qu’une augmentation substantielle des impôts sur le revenu et le patrimoine des riches ;

* Une politique de l’emploi stable qui prenne en compte les victimes potentielles de la transition écologique. Une large partie de la classe ouvrière craint en effet de perdre son emploi si l’État abandonne ses politiques polluantes et néfastes pour l’environnement. Le secteur privé capitaliste ne tiendra pas compte de cette réalité ; c’est pourquoi il est indispensable de mettre en œuvre une politique publique de l’emploi qui privilégie une industrialisation sociale et écologique.

* Ces propositions et recommandations doivent être inscrites dans une perspective de transition écologique à l’échelle du Maghreb. Car la fragmentation du marché maghrébin renforce la dépendance de ces pays vis-à-vis des centres capitalistes traditionnels (Union européenne, États-Unis) et plus récents (Chine), tout en les privant de tirer profit de la complémentarité de leurs ressources naturelles et de leur potentiel économique. En effet, l’Algérie, la Libye et l’Égypte possèdent d’importantes ressources énergétiques, tandis que le Maroc et la Tunisie disposent de réserves de phosphate et de grands potentiels agricoles. Aussi, les recettes pétrolières de l’Algérie par exemple, pourraient être réorientées vers des investissements régionaux pour financer des projets en Tunisie et au Maroc, au lieu de rester dépendants des prêts étrangers. En contrepartie, le Maroc et la Tunisie pourraient approvisionner l’Algérie en produits alimentaires, réduisant ainsi sa dépendance aux importations coûteuses en provenance de l’Europe ou de la Russie. De même que le Maroc, producteur d’énergie solaire, pourrait importer des panneaux solaires de Tunisie, qui en assure la production. Cette coopération permettrait non seulement de renforcer les capacités de production et de garantir la souveraineté alimentaire, mais aussi de réduire la dépendance de la région aux capitaux étrangers. Rompre ce cycle de dépendance exige une réorientation des économies, qui doivent cesser de servir les besoins des pays développés et privilégier un commerce plus équitable et un partage des technologies au sein des pays du Sud global.

En définitive : la démocratie avant tout ! Ces recommandations, formulées dans une perspective anticapitaliste plus large, ne peuvent être mises en œuvre par des élites économiques qui tirent profit de la situation actuelle, situation maintenue par un pouvoir politique despotique qui en profite à son tour. La voie à suivre pourrait être éclairée par l’expérience des percées électorales en Amérique latine. Des gouvernements soutenus par des mouvements populaires (ouvriers et paysans) y sont parvenus à mettre en œuvre des programmes sociaux et économiques, et ce malgré leurs limites et leur manque de volonté de rompre avec les centres mondiaux qui condamnent nos pays et nos peuples à la pauvreté, au chômage, à la misère et au ravage de l’environnement.

« Nous devrions rêver. »

  • Ali Amouzai

Lire et télécharger l’étude : ici